Tabous

Cette statue plantée là, au milieu de l’eau azur, m’interpelait. Bien sûr, au sens figuré, car tout le monde sait qu’une statue, ça ne bouge pas. Ça n’a pas d’émotion, ça n’a pas d’envie (la pauvre…), ça ne fait rien de rien ! Enfin, rien… c’est vite dit, ça aussi. Parce qu’aussi clairement que je sais qu’une statue ne peut vraiment pas bouger, je ressens vivement les élans qu’elle provoque en moi, là, en bas. Parfaitement, c’est bien sa faute si j’en suis à me demander si je n’ai pas un grain à m’exciter comme ça à la vue d’une statue de pierre, certes à l’allure équivoque, mais bon, quand même ! Je me demande si c’est fait exprès. Si le sculpteur savait que son œuvre trônerait au beau milieu d’un complexe touristique. Si les formes qu’il ou elle lui a données avaient pour ambition de déranger les personnes qui la côtoieraient. Déranger ou… inspirer.

Je jette quelques regards furtifs autour de moi : la plage de la piscine de l’hôtel est encore déserte à cette heure de l’après-midi. Il faut dire que monsieur et madame tout le monde, clients habituels des établissements de ce genre, piquent un roupillon juste après le déjeuner ! La célibataire esseulée que je suis ne peut s’empêcher d’imaginer des quarantenaires ronflant sur leur couvre-lit bien frais. Evidemment, si j’avais eu un compagnon de voyage, j’aurais profité de l’occasion pour une sieste crapuleuse. Seulement, je ne vois vraiment aucun couple qui a partagé la salle du déjeuner avec moi capable de faire des galipettes post-digestives ! Mauvaise langue ? Oui, peut-être un peu sur ce coup, mais… je vous assure que certains affirmeront le contraire…

Cela ne réglait en rien l’émoi qui m’habitait à cet instant. Je veux bien admettre que ma dernière partie de jambes en l’air remonte à… mmmhhh… deux semaines ? Oui, je c’était avec ce petit blond, à l’afterwork du vendredi, dans les toilettes du Sixte. Sacré moment d’ailleurs… Et comme toute femme de son temps qui se respecte, j’entretiens mes envies au gré de mes moments de détente, tout à fait ! Un petit doigt par-là à l’insu de mes collègues en grande discussion sur le dernier projet en date, un jouet qui vibre par-ci, tranquillement installée dans mon lit ou mon canapé. Je prends soin de ma libido, c’est un fait ! Alors comment expliquer qu’une statue de pierre provoque ce raz-de-marée en moi ? (Vous pourriez aller vérifier, ce n’est plus ce qu’on appelle de l’humidité, à ce stade)

Lorsque je me suis installée sur le transat jaune et blanc, sous le soleil percutant de ce pays réputé pour ses cocktails aussi gourmands qu’enivrants, je n’avais qu’une idée : faire le lézard. Bronzer en somnolant sous les rayons écrasants qui ne manqueraient pas de réchauffer ma solitude, fût-ce pour quelques dizaines de minutes. A peine assise, mes yeux se sont directement posés sur l’œuvre d’art que je n’avais pas encore eu l’occasion d’admirer depuis mon installation dans les lieux, la veille. Et pendant que je lâchais mon panier à mes côtés sur la dalle en pierre sablée, je ne pouvais détacher mon regard de la pierre à la silhouette masculine. Voilà, le mot est lâché. Oui, c’est bien un homme qui a été reproduit à coup de ciseau et de serpe. Un homme dans toute sa splendeur, si vous voulez savoir.

Plongé jusqu’aux genoux dans l’eau cristalline de la gigantesque piscine, ce sont des cuisses parfaitement dessinées qui émergent sous l’aspect d’une pierre luisante, qui donne envie d’y poser un doigt à faire glisser lentement, très lentement, pour en ressentir la fraîcheur de l’eau, le toucher si particulier de l’onde sur la pierre, le râpeux qui se fait lichen sous la pulpe qui le parcourt. Des cuisses aux muscles forts et épais, qui amènent le regard vers… hum… que dire de la représentation du visage, aussi fine que virile : des lèvres charnues, des yeux en amande, vides mais à la forme rieuse, des pommettes hautes et un menton à la fossette sexy. Une chevelure qui ondule autour d’une tête que l’on imaginerait bien pleine. J’aime les hommes cultivés, donc sa tête serait bien pleine. Si, si.

Mon regard ne peut résister et descend immanquablement vers… en passant par les épaules à l’arrondi puissant, des bras au ciselage avantageux, donnant l’impression d’un havre de paix, un giron dans lequel on se poserait bien, là, sans rien faire, juste à écouter la respiration qui émanerait de ce torse aux pectoraux aguichants. Cette taille classiquement en V mais qui fait toujours son petit effet, avec un ventre sur lequel une main pourrait caresser de légers rebonds musculaires, augmentant ainsi la température de… bref. Venons-en au fait, nous sommes des adultes et il semble que ce qui se passe en dessous de la ceinture que la statue, parfait nu, n’a pas, soit réellement le stimulus de ma vive excitation.

Un sexe d’homme comme j’en ai rarement vu. Une queue si impeccablement formée qu’elle pourrait servir de modèle à bien des vibromasseurs. Un chibre comme j’aimerais en avoir un peu plus souvent en visite de mon intimité. Et en érection. Oui, fièrement dressé, Artaban sensuel s’il en est, ce pénis qui s’offre à ma vue. Epais, long, au gland dodu et aux veines saillantes. Les quelques mètres qui me séparent de cette beauté captivante ne m’empêchent pas d’en admirer chaque détail. Néanmoins, l’envie irrépressible de m’en approcher ne me quitte pas. Un dernier coup d’œil alentour et me voilà sur mes deux pieds. Je remets distraitement l’arrière de la culotte de mon maillot de bain en place sur mes fesses, sans quitter des yeux l’objet de ma convoitise. Je trempe le bout d’un pied dans l’eau, plus pour me préparer à la température de l’environnement que pour la tester, puisque je suis fermement décidée à creuser cette histoire de statue aphrodisiaque.

Le léger écart de degrés entre l’air ambiant et l’eau de la piscine me fait frissonner lorsque j’y entre avec précaution. La chair de poule envahit chaque parcelle de mon épiderme et je m’amuse de me sentir si électrique, vraiment à fleur de peau. Dans une brise chaude et légère, le large chapeau de paille qui protégeait mon regard de la forte luminosité s’envole pour se poser à la surface de l’eau turquoise, ne laissant plus qu’une paire de lunettes faire le travail. C’est la main droite en visière que je m’enfonce dans la profondeur bleue, n’ayant qu’un seul but, atteindre la pierre qui me surplombe de plus en plus, au fur et à mesure de mon avancée. Je distingue quelques marches autour de la statue, ce qui veut dire que l’on peut la toucher de vraiment très près. Pour le moment, je décide de l’observer à distance et me positionne face à elle. De l’eau jusqu’en haut des cuisses, mon paréo que je n’ai pas pris la peine d’enlever flottant autour de moi, je me cale fermement sur mes pieds au milieu de l’immensité du bain. Est-ce un savant calcul de la part du créateur, de l’architecte ou du propriétaire de l’hôtel ? En tous cas, mon regard à l’horizontal se pose directement sur le membre en érection. A hauteur de bouche quasiment.

Il n’en faut pas plus pour que mon imagination, qui est plus que fertile dans le domaine, ne se mette en route. La statue prend vie sous mes paupières closes. Mes lunettes à la main, je laisse le soleil réchauffer mes fantasmes. Debout, perdue au cœur de cette grande piscine, je m’extraie doucement de mon enveloppe corporelle. Mon imaginaire se met en branle. Je vois le chapeau qui ondule au gré des flots, je vois un homme, très grand, au teint hâlé, se mouvoir doucement. Je le vois avancer sur l’eau, ses pieds en effleurant délicatement la surface, légers comme des plumes. Je m’aperçois en position d’attente, yeux fermés, bouche ouverte, abandonnée et offerte. Je capte les pulsations du sexe qui s’approche de moi, le sang qui afflue pour durcir le membre. Je vois le gland luire de plaisir, une perle transparente déposée à son extrémité. La femme que j’incarne dans mon fantasme avance doucement la tête. Gros plan sur une scène qui me fait frémir d’excitation : une langue sort délicatement, presque avec grâce. Pointue, gourmande, elle tend vers le nœud qui continue sa progression, conquérant et viril, une large tige dans sa suite. La peau est là aussi tannée par le soleil, renforçant le contraste avec la roseur des muqueuses découvertes.

La langue cueille la larme de désir présentée par la queue en érection. On voit plus qu’on entend une déglutition. La bouche se rouvre, avance en un rond quasiment parfait, puis… Plouf ! Déstabilisée par le scénario qui se déroulait dans ma tête, je perds l’équilibre et goûte l’eau chlorée de tout mon long, créant une onde de choc dans l’eau qui ramène mon chapeau de paille sur le rivage de la piscine. Je me dépêche de me relever, rouge de honte et serrant fort mon paréo autour de ma taille. Qu’il est long de progresser dans l’eau lorsque l’on veut disparaître de la vue des autres le plus rapidement possible ! Trempée des pieds à la tête, j’écarte immédiatement la possibilité de rentrer dans cet état à l’hôtel. Je suis si mortifiée que je n’ai pas l’esprit à inventer une excuse bidon. Je décide de rallier mon transat et de m’y poser quelques minutes avant de remonter dans ma chambre. Il faut que je reprenne mes esprits ! Je dois avoir l’air d’une vraie foldingue avec mes yeux ronds, mes cheveux en bataille et l’eau qui dégouline de partout. J’ôte mon paréo et l’étale bien à plat à côté de moi, sur le sol réchauffé. Puis je m’installe dans un soupir de reprise de contrôle et de soulagement mélangés.

J’attrape l’immense serviette de plage que j’avais abandonnée derrière moi en partant dans cette expédition fantasmagorique, puis m’en couvre et finis par l’utiliser comme doudou consolateur, le nez caché dans son extrémité. Achetée dans un bazar espagnol lors de mes dernières vacances, plus grande que moi, c’est un vrai plaisir de se glisser dessous et de me soustraire aux regards de spectateurs éventuels. J’observe la multitude de fenêtres aux rideaux ondulants, aucun mouvement humain perceptible à l’oeil nu sur toute la façade qui donne sur le jardin aménagé. Je commence à me détendre et le soleil fait son œuvre. La torpeur m’envahit. Ma serviette-couverture bien douillette m’aide à sombrer dans un sommeil léger. J’entends encore le petit vent estival gazouiller à mes oreilles tout comme les bruits de vaisselle qui émanent du bar intérieur, loin, de plus en plus loin. Je ne tarde pas à reprendre ma découverte idéalisée de Monsieur S. (oui, c’est le petit nom que je lui ai donné).

Cette fois, c’est moi qui flotte à quelques millimètres au-dessus du niveau de l’eau, et qui me rapproche de Monsieur S., lentement. Mes pieds touchent soudain le piédestal sur lequel Monsieur S. se tient, de pierre et d’illusion. Je le touche doucement, du bout des doigts, de la pointe de mes seins que je découvre nus et aux tétons diablement érectiles. Le gris de la pierre devient mouvant puis se colore en brun clair, avec des reflets changeants, étranges et hypnotiques. Je tourne autour de Monsieur S., le regardant de côté, plongeant mes yeux dans l’ébène des siens. Une danse sensuelle commence, nous tournoyons l’un autour de l’autre, nous frôlant dans un mouvement très lent. Toujours dressée, sa queue me touche par moments, par endroits. Je sens la chaleur de son corps conjuguée à celle de l’astre solaire qui nous surplombe. Ma main ose une caresse sur son épaule. La sienne glisse le long de mon dos. Je me remémore notre première rencontre, langue contre gland, et pousse un soupir profond. En réponse, un sourire mystérieux se dessine sur les traits ciselés de main de maître. Une poigne puissante m’attrape, me fait tourner sur moi-même pour coller mon dos à son torse.

Les vagues de la piscine lèchent nos pieds, les eaux deviennent tumultueuses, à l’image du désir qui m’anime et que je sens pulser chez Monsieur S. Son sexe s’est glissé, tête vers le haut, dans la fente de mes fesses, large, raide et immobile. Je respire un mélange de sable et de soleil, odeur qui me plonge dans un état de félicité instantané. Je ferme les yeux et décide de me laisser aller, de me confier aux bons soins de mon hôte et de profiter de ce qu’il voudra bien m’offrir. Mon instinct me dit que la volupté sera le mot d’ordre. Je cale ma tête dans le creux de son cou. Ses deux mains puissantes attrapent mon bassin. Dans un hoquet, je savoure le mouvement des chastes coups de rein de Monsieur S. Mon ventre crie, en veut plus, impérieux. Je pose mes mains sur les siennes et celles-ci se dérobent à mon emprise, pour recouvrir mes deux seins et les pétrir avec fougue, les malaxer comme on ne les avait jamais travaillés.

Une des mains se retrouve soudainement sur mon entrejambe, pendant que l’autre écarte avec fermeté ma cuisse droite. Le chemin ainsi frayé, Monsieur S. s’adonne à des caresses savamment appuyées, parfaitement synchronisées. Mes fluides déjà en route ne tardent pas à lui recouvrir les doigts. Je le sens encore mieux lorsqu’il les fait jouer contre la peau de ma jambe. Je me délecte de son savoir-faire. Il sait précisément quel geste faire et où le réaliser. Un vent d’air frais s’enroule autour de moi, modifiant mes perceptions, accentuant le plaisir qui m’envahit de plus en plus. Je ne peux m’empêcher de gémir. Je sens un parfum musqué, épicé, qui titille mes narines, stimulant olfactif. J’entends sa voix qui chuchote à mon oreille… Mademoiselle… Mademoiselle… J’ai envie de lui dire de se taire, que je ne suis pas une demoiselle là tout de suite, juste une femme lubrique en quête de jouissance, en proie aux flammes de la luxure, qui exige un coup de queue !

– Mademoiselle, vous avez perdu ça, je crois…

J’ouvre les yeux en une demi-seconde et je prends conscience du tableau créé presque à mon insu. Un homme est penché sur moi, l’air amusé mais avenant, ma serviette dans la main. Ma serviette dans la main… Je sens mes doigts se crisper autour de mon intimité. La douce chaleur de l’extase en préparation s’évanouit en un éclair alors que mes entrailles se serrent dans une contraction extrême de honte. Le sourire toujours aux lèvres, le jeune homme rit doucement. Je me redresse dans un bruit de claquement d’élastique, émis par ma culotte qui libère ma main aventureuse. Le feu aux joues, j’essaie de formuler une phrase de politesse, mais c’est un gargouillis qui sort de ma bouche. La situation n’a pas l’air de le déranger, lui. Surprendre une femme en plein onanisme teinté d’onirisme, c’est plutôt drôle si on a l’esprit ouvert, évidemment. J’essaie de reprendre un peu de contenance, avec une profonde inspiration et sans lâcher mon importun des yeux. Parce qu’étrangement, je sens qu’une tension sexuelle se maintient dans l’atmosphère. Un homme pourrait surprendre une femme en pleine action de plaisir en solitaire sans en être un soupçon ébranlé ? Vous y croyez vous ?

 – Merci beaucoup… Je suis… confuse. Vraiment.

 – Il n’y a pas de raison, lorsqu’on offre un si beau spectacle. Vraiment.

 La profondeur de son regard empêche le mien de s’en détacher. Je reconnais les effluves qui ont chatouillé mon nez quelques minutes plus tôt. J’ouvre la bouche pour dire quelque chose et reste là, charmée, saisie, l’envie qui me tenaille l’abdomen. Il pose son index sur mes lèvres et prononce un chut tout bas. Ensuite ? Et bien… ce qui se passe après est une autre histoire…

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7 réflexions sur “Tabous

  1. Mais alors ? Où sont les tabous ?
    Je verrai bien Monsieur S. et le jeune homme prendre Madame Lubrique, là à même le sol ensoleillé.

    Si j’avais été le jeune homme, je n’aurais interrompu Madame seulement si quelques personnes peu enclines à accepter ce genre de démonstration s’apprêtaient à lui faire quelques fâcheuses remontrances.
    Par contre, j’aurais pris la serviette avec moi afin de faire comprendre à Madame quel heureux spectateur j’avais été !

    • Vous mettez le doigt où il faut Raphaël, je pense. La masturbation et le fantasme avec comme élément central un objet, plus un poil d’exhibitionnisme certes non volontaire (ou si peu), c’est très léger, comme tabous… La prochaine fois, je traiterai de triple pénétration vaginale au milieu d’une gare bondée. :p

  2. Pas assez tabou ? Bah, subjectivité que tout ça. Un récit touche ou ne touche pas, excite ou n’excite pas. Celui-ci fait les deux. Et on prend plaisir à s’associer au voyeurisme complice, des idées de suites à l’esprit et ailleurs…

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